Drogue : l’après-guerre a commencé

soiree_festiveLes représentants des gouvernements du monde entier se sont réunis en mars, pour une session de haut niveau de la Commission des stupéfiants des Nations unies. Derrière la façade d’un consensus international visant un « monde sans drogues », de plus en plus de pays ont appelé à la fin de la « guerre aux drogues » et demandé la mise en place de nouvelles approches.

Toutefois, il reste un long chemin à parcourir afin d’inverser la tendance. Alors que les divergences entre les pays réformistes et prohibitionnistes se sont accrues durant les négociations de la «déclaration ministérielle commune», la Commission des stupéfiants a échoué à trouver un accord sur des points essentiels tels que la réduction des risques – et ce, malgré un appel fort de la communauté scientifique – la priorité à accorder à la santé publique et un engagement solide à faire respecter les principes des droits de l’homme. Pourtant, le temps est venu de mettre en place une nouvelle stratégie internationale pour le XXIe siècle.

Les rapports successifs de l’Office des Nations unies contre la drogue et le crime (ONUDC), entre autres, démontrent que nous sommes plus loin que jamais d’un «monde sans drogues». Malgré l’augmentation permanente des dépenses allouées à la répression, le marché mondial des drogues ne fait que croître comme le montrent les chiffres : en 2011, environ 240 millions de personnes ont pris des drogues illégales, une augmentation de 18% par rapport à la période 2008-2011.

Outre l’échec à atteindre les objectifs fixés, l’ONUDC a identifié des effets négatifs majeurs émanant des politiques punitives actuelles en matière de drogues. Ceux-ci incluent la création d’un vaste «marché noir criminel» d’une valeur de l’ordre de 300 milliards de dollars par an ; une poussée de la violence et de la corruption générées par ce marché ; une augmentation de la stigmatisation des usagers de drogues – ceux aux noms desquels et pour lesquels tout le système international de contrôle aurait été conçu ; ainsi qu’un prix fort à payer pour les politiques de santé publique qui doivent gérer les problèmes liés aux drogues et à la répression. Pire encore, le fardeau de ces politiques coûteuses et inefficaces retombe essentiellement sur les populations les plus pauvres et les plus fragiles.

Si une petite fraction des sommes dépensées mondialement chaque année pour la répression policière – environ 100 milliards de dollars par an – était redirigée vers des programmes de santé et de services sociaux pour les usagers de drogues, d’innombrables vies seraient sauvées. Dans un contexte économique difficile, nous ne demandons pas plus d’investissements mais simplement la réaffectation des ressources disponibles vers des dépenses plus efficaces et plus équilibrées.

Le premier rapport de la Commission globale sur les politiques de drogue a mis en lumière ces conséquences et ces dommages collatéraux. La Commission – composée d’anciens chefs d’Etats et de hauts responsables des Nations unies – a constamment appelé au changement des politiques exclusivement punitives vers des politiques plus pragmatiques et plus équilibrées basées sur les droits de l’homme et sur la santé publique. Ses deux autres rapports ont été consacrés aux effets dramatiques que la «guerre aux drogues» a produits en termes de propagation du VIH – Sida et des hépatites virales parmi les injecteurs de drogues.

Ces rapports, basés sur des preuves empiriques et scientifiques, ont aidé à briser le tabou de la nécessaire réforme des législations en matière de drogues. Ce ne sont pas seulement des mots – le débat sur les alternatives possibles à la «guerre aux drogues» prend une ampleur sans précédent. Il est temps de revoir l’approche punitive internationale qui a prédominé pendant ces dernières décennies, et d’ouvrir de nouvelles voies à la coopération internationale permettant aux pays et aux gouvernements locaux d’expérimenter les approches qui répondent le mieux à leurs situations et aux besoins de leur population.

Une série de réformes est en train de voir le jour partout dans le monde : environ 100 pays soutiennent l’approche de réduction des risques – y compris le traitement à la méthadone et les programmes d’échange de seringues ; environ 20 pays ont mis en place une forme de décriminalisation de la possession ou de la consommation de drogues ; l’Uruguay ainsi que les Etats de Washington et du Colorado sont devenus les premières juridictions à établir des marchés légaux et régulés pour le cannabis.

Dans ce contexte, la Commission globale sur les politiques de drogue s’attaque à ce problème de front : nous plaidons fortement pour la fin de la criminalisation des usagers de drogues et nous appelons les pays à continuer à explorer les différentes options en termes de santé et de réduction des risques ainsi qu’à réguler, de manière stricte, certaines substances qui sont aujourd’hui illégales.
Nombre de faits avérés, confirmés scientifiquement, soutiennent des approches alternatives accordant la priorité à la santé publique, à la réduction des risques, à la sécurité des populations, à une gestion économe des ressources et au respect des droits de l’homme. L’ONU doit reconnaître que «son rôle est d’assister les Etats dans la poursuite de politiques meilleures basées sur les preuves scientifiques, et non pas de les contrer dans ces efforts», comme l’indique un récent rapport de la London School of Economics.

Pour permettre la mise en place de réformes concrètes au niveau mondial dans l’avenir proche, il faut agir maintenant. Sensibiliser le plus grand nombre reste un défi majeur alors que nous nous approchons de la tenue du sommet des Nations unies sur les drogues de 2016. Un leadership fort et une action concertée au niveau mondial pour le changement de paradigme politique produit ses effets, et il en va ainsi d’actions de sensibilisation venues du terrain – comme la campagne «Soutenez. Ne Punissez pas».

Le 26 juin a été décrété «journée internationale contre l’abus et le trafic de drogues». Saisissons cette occasion pour prendre la parole, pour en appeler aux réformes nécessaires, pour poser les bases d’une nouvelle stratégie mondiale et pour parler intelligemment des drogues. Aidons à inverser la tendance.

Ruth DREIFUSS Ancienne présidente de la Confédération suisse et ex-cheffe du Département fédéral de l’intérieur (1993-2002) et Jorge SAMPAIO Ancien président du Portugal (1996- 2006). Membres de la Commission mondiale sur les politiques de drogue.

Laisser un commentaire

¤