8 juin 2007, Journée thématique "Réduction des Risques et Prison : Ruptures et Continuités"
Gérer l’obligation de soins, la carotte ou le bâton : Gérer les demandes de certificats de suivi thérapeutiques
Par Frédérique Seltz, médecin généraliste à la Maison d’Arrêt d’Osny
Quelques chiffres sur le service santé de la Maison d’Arrêt d’Osny
Je travaille à la maison d’arrêt d’Osny où il y a 825 détenus. Le service santé a 2,3 ETP médecins généralistes, 0,4 ETP psychiatre et 2,9 ETP psychologues. 4 ETP sont dévolus à du travail de groupe, 0,2 ETP à un temps alcoologue. Il reste donc 2,3 ETP pour la prise en charge psychothérapeutique qui est essentiellement effectuée par les psychologues, étant donné le temps psychiatre qui nous est imparti et les pathologies psychiatriques lourdes existantes en prison.
L’incitation auxsoins
La médecine générale n’étant pas soumise à l’incitation aux soins en prison, je vais quand même parler de la loi Perben qui concerne essentiellement les soins psychologiques.
La prise en charge psychothérapeutique liée à la loi Perben est donc retombée sur les psychologues qui reçoivent en moyenne 35 demandes de prise en chargepar semaine avec une liste d’attente de 58 personnes. Le rythme des consultations psychologiques varie d’une fois par semaine à une fois par mois en fonction de la demande du patient.
La conséquence de la loi Perben sur le travail des psychologues a entraîné un afflux de demandes d’entretiens sur des motivations parfois surprenantes tel le patient demandant à la psychologue « je voudrais une fiche de présence oùle psychologue donnerait des grâces » Voici une série de courriers représentatifs de ce qu’elles reçoivent régulièrement :
1er courrier : « Je me permets ce courrier pour faire appel à vos services. En effet j’aimerais m’entretenir avec un psychologue car je ne l’ai jamais fait. »
Quinze jours plus tard « Je me permets par ce troisième courrier de relancer ma demande de soins auprès de votre service. En effet j’ai absolument et impérativement besoin de vous rencontrer afin de prouver ma volonté de m’en sortir, car je passe en appel dans un mois et j’ai vraiment besoin de votre aide. ».
3ème courrier : « Je désire avoir une consultation de toute urgence, c’est ma quatrième demande et je n’ai eu aucune réponse de votre part »[…]
« Je me permets par cette cinquième lettre, de vous demander si vous pouvez me prendre en consultation de toute urgence cet après midi, car demain il me faut une attestation en urgence en vu de mon appel en révocation de sursis qui aura lieu dans deux semaines. C’est pour cela que c’est important et donc urgent que je puisse vous rencontrer. »
C’est donc un afflux de demandes qui met toute l’équipe en difficulté devant la longueur de la liste d’attente et qui, nous semble-t-il, dessert les patients en réelle souffrance et en réelles demandes de soins, d’autant que la lecture des courriers, hormis ceux que je viens de vous lire, ne permet toujours pas de cibler la demande par rapport au judiciaire ou une demande de soins.
Les certificats de suivi
Nous remarquons un certain nombre d’interruptions de prise en charge après la remise du fameux certificat. Je peux aussi citer le cas de Monsieur G., à qui on a retiré des remises de peines supplémentaires pour cause de « non suivi psychothérapeutique ». Monsieur G., détenu modèle, aucun rapport d’incidents, travaillant depuis le début de son incarcération, a été incarcéré en 2004. Il a effectivement eu un suivi psychothérapeutique en pointillé depuis le début de son incarcération, sans vraiment de réelle demande si ce n’est celles de son avocat, ou sur les conseils de ses co-détenus, avec un arrêt définitif de son suivi après le procès, en mars 2006. Il fait une demande de certificat de suivi en février 2007, en vu d’un passage en commission pour obtenir des remises de peines. Monsieur G. s’est vu retirer la totalité des RPS auxquelles il pouvait prétendre au motif d’un non suivi psychothérapeutique depuis avril 2006. La qualité du travail effectué par Monsieur G. et son évolution, ne sont absolument pas connus du juge, de même que ces données étaient inconnues lorsque l’intégralité de ses RPS lui avaient été accordées en avril 2006.
A l’UCSA d’Osny, les certificats sont remis aux patients, ils indiquent uniquement les dates et la fréquence du suivi, sauf pour les alcoologues qui remettent un certificat après chaque consultation. Ne sont stipulés dans les certificats aucune appréciation sur la qualité du travail. Je dois signaler qu’au début de l’application de la loi Perben 2, nous avions rencontré la JAP qui nous avait demandé de remettre au patient, une attestation lors de la réception d’une lettre demandant un suivi, ceci afin de pallier aux longs délais d’attente et ainsi, ne pas pénaliser les détenus par rapport aux RPS.
Tout cela pose question par rapport à ce qui est attendu par la justice de ces certificats et de ces suivis.
Le positionnement des psychologues par rapport à la loi
Les psychologues semblent gênées dans leur pratique par rapport à ces demandes de suivis, uniquement motivées par une libération plus rapide. Elles ont le sentiment d’être instrumentalisées et englobées dans le système judiciaire, malgré tout les efforts du service santé pour s’en démarquer, gage de meilleure prise en charge thérapeutique.
L’incitation aux soins avec la carotte permet effectivement un contact avec un psychologue à des personnes qui, sans carotte, n’auraient jamais rencontré de psychologue, et cela pourrait permettre le début d’un travail personnel. Mais cela modifie l’approche thérapeutique du praticien dont l’objectif est d’abord de travailler la demande du patient, c’est à dire inciter le patient à avoir une demande et non pas d’entrer d’emblée dans le travail que pourrait effectuer la personne.
Pour les psychologues cette nouvelle approche de la thérapie est lourde à gérer. Elles ont un sentiment d’impuissance face à ce type de demandes, leur nombre important, le peu de personnel, en plus de la difficulté à discerner, parmi celles-ci, celles des patients en réelle souffrance.
Face à cela, les thérapeutes doivent mette en place des stratégies pour garantir la qualité du travail proposé aux patients en souffrance.
Un groupe d’écriture vient d’être mis en place à la maison d’Arrêt depuis environ deux mois, la psychologue qui l’anime s’est clairement positionné, elle ne donnera pas de certificat aux personnes qui participent à ce groupe afin de ne pas « polluer » la participation à ce groupe par des demandes de certificats…
Sommaire de l'article
- Programme de la journée
- Pratiques et Usages en détention : Usages et mise à disposition de matériel
- Pratiques et Usages en détention : Les pratiques d’injection en milieu carcéral
- Pratiques et Usages en détention : Drogues et médicaments, entre logique sanitaire et logique sécuritaire
- Pratiques et Usages en détention : L’expérience d’un surveillant
- Pratiques et Usages en détention : Le débat
- Pratiques et Usages en détention : Les programmes d’échange de seringues en prison, les expériences étrangères
- Gérer l’obligation de soins, la carotte ou le bâton : De l'incitation à l'obligation de soin
- Gérer l’obligation de soins, la carotte ou le bâton : L’injonction thérapeutique dans le cadre de la loi Perben 2
- Gérer l’obligation de soins, la carotte ou le bâton : Le Juge de l’application des peines face à l’obligation de soins en détention
- Gérer l’obligation de soins, la carotte ou le bâton : Gérer les demandes de certificats de suivi thérapeutiques
- Gérer l’obligation de soins, la carotte ou le bâton : le Débat
- Sortir !! Et après : La question de l’hébergement
- Sortir !! Et après : L’accompagnement des malades
- Sortir !! Et après : La mobilisation des CAARUDs
- Sortir !! Et après : le Débat
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