Se fondre dans une société réactionnaire ?

Source : Magazine ex-aequo, juin 97

ARNAUD MARTY-LAVAUZELLE, PRÉSIDENT DE L’ASSOCIATION AIDES, AFFIRME QU’UN ANCRAGE COMMUNAUTAIRE EST UNE ÉTAPE D’AUTANT PLUS NÉCESSAIRE POUR LES HOMOSEXUELS QUE LEUR PLACE DANS LA SOCIÉTÉ EST NIÉE.

Quel pensez-vous du débat qui oppose approches communautaristes et républicaines par rapport aux aspirations à l’égalité des droits pour les homosexuels ?
Ces notions ne relèvent pas tant d’un débat universitaire que de faits concrets. Parler d’identité et de communauté, c’est se situer face à l’homophobie et à l’avancée des droits pour les homosexuels. Les théories anti-identitaires, anti-communautaires, sont utilisées par des personnes qui veulent contrer l’émergence de ces droits. Le jugement moral sur le communautaire provient souvent d’intellectuels qui n’osent plus aujourd’hui condamner l’homosexualité mais qui tentent de bloquer sa reconnaissance sociale. La violence des critiques à l’égard de ce que les homosexuels parviennent à mettre en place, n’est-elle pas au bout du compte une volonté d’étouffer des avancées dont on craint qu’elles ne dynamisent la société tout entière ? Ce débat survient dans un contexte où la bataille pour les droits et la reconnaissance des homosexuels a été exacerbée par l’impact du sida, qui a éclairé ces questions par une expérience vécue, la constitution d’une aventure collective, en écho à l’épidémie. Cela a davantage encore souligné le fait que pour qu’une personne puisse vivre en société, elle a besoin d’un minimum d’estime de soi, d’un sentiment de valeur personnelle qu’elle ne peut acquérir qu’en relation avec une communauté. Cette communauté peut être un cercle rapproché d’amis, la famille, l’appartenance à un groupe politique, un syndicat, une association sportive… et ce besoin est partagé par tout le monde. Mais il est d’autant plus important pour les homosexuels que ceux-ci vivent un sentiment de dévalorisation personnelle et qu’ils se posent la question de leur place dans les représentations qu’offre la société. Quand on oppose communautarisme à républicanisme on oublie l’essentiel : le besoin d’étayage et de réparation identitaire des homosexuels, la nécessité d’un ancrage communautaire qui permet de transformer ces dimensions identitaires en une vision plus globale de la société.

Qu’est-ce qui fait peur dans la notion de communauté ?
On pense que le communautaire est un totalitarisme, une production de contraintes normatives pour les individus, alors que dans toutes les communautés se rassemblent des gens très différents, aux parcours de vie contrastés. Ceux qui critiquent les aspirations communautaires des homosexuels s’appuient sur la vision de « ghettos gay » qui se suffiraient à eux-mêmes. Alors que c’est tout le contraire qui est en jeu : être en accord avec une identité reconnue et acceptée comme telle est une étape indispensable pour mieux appréhender l’ensemble des mécanismes sociaux. C’est vouloir intégrer l’affirmation de soi, son expression, dans un processus dynamique et ouvert de changement social. Il ne s’agit pas d’idéologie mais d’un mécanisme flexible d’adaptation.

La vision républicaniste ne demande-t-elle pas précisément de renoncer à cette affirmation de soi pour parvenir à une égalité des droits ?
Oui, mais toutes les étapes sont indispensables à intégrer. Comment prétendre à des droits si l’on n’est pas reconnu en tant qu’individu ? L’égalité des droits pour les homosexuels renvoie à des tabous essentiels, tels que l’organisation de la famille, la transmission du patrimoine, les valeurs religieuses. Nous partons d’une situation de déni extrême. Quand on nous demande de renoncer à une approche identitaire pour mieux nous fondre dans la société, c’est oublier à quel point cette société est réactionnaire, c’est oublier que notre histoire n’y est pas inscrite, et que nous n’avons aucune reconnaissance positive en son sein. Dire qu’il faudrait occulter certaines dimensions de l’individu pour mieux parvenir à une égalité des droits me fait toujours penser à ces gens qui ont eu à changer leur nom, parce qu’il avait une consonance étrangère, pour tenter d’accéder plus vite à une soi-disant intégration républicaine…

A l’inverse, une vision communautaire de la société ne porte-t-elle pas en elle-même ses excès et ses limites ?
Bien sûr qu’une histoire qui se construit dans un contexte hostile passe à certains moments par une affirmation exacerbée. Mais toutes les cultures qui ont vécu un rejet permanent parviennent à trouver un compromis entre les excès dus à des attitudes purement défensives et la nécessité d’une affirmation constructive. Pour un homosexuel, il s’agit tout d’abord d’essayer de réparer une situation traumatique, ne serait-ce que le rejet familial. Peut-on vivre avec le sentiment d’être un infirme émotionnel ? Comment ne pas s’apercevoir que les « valeurs républicaines » pour les homosexuels, sont synonymes au mieux d’un déni, au pire d’exclusion ? Comment répondre à ces risques d’exclusion, si ce n’est par la création d’espaces d’affirmation identitaire, d’ancrage personnel ? Cependant on constate, et l’expérience de Aides le confirme, que ce qui fonctionne le mieux pour les personnes les plus exclues, c’est la constitution de groupes d’auto-support, de groupes de pairs, qui progressivement s’expriment vers l’extérieur, qui évoluent d’une sensation de défensive permanente, individuelle, vers un niveau de représentation collective. Chacun d’entre nous peut selon les événements moduler et intégrer ces différentes composantes identitaires, communautaires et politiques.

Propos recueillis par Éric Lamien

> Arnaud Marty-Lavauzelle est président de Aides Fédération.

Date première publication :
25/02/2012

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