Engagement des jeunes dans les trafics : quelle prévention ?

De mars 2011 à janvier 2012, six séances d’ateliers intitulés « Engagement des jeunes dans les trafics, quelle prévention ? » ont été proposées à deux groupes de professionnels en lien avec des jeunes de différentes classes d’âge inscrits dans les « débrouilles de rue ». Le premier réunissait des acteurs du 19e arrondissement de Paris ; le second, des acteurs de Seine-Saint-Denis et de Paris. Portée par la Mission de prévention des toxicomanies de la Ville de Paris, la Mission de prévention des conduites à risques du Conseil général de la Seine-Saint-Denis, les Directions de la cohésion sociale des deux départements et le Forum Français pour la Sécurité Urbaine, la démarche a impliqué des éducateurs spécialisés, des assistants sociaux, des animateurs socioculturels, des conseillers en insertion sociale et professionnelle, des enseignants, des médiateurs sociaux, des psychologues…

Oser la réduction des risques

« Mon taf, c’est les aider à passer du risque 3 au risque 2 et du risque 2 au risque 1. Si l’on ne veut pas finir en taule, à l’asile ou à la morgue trop tôt, il y a une adaptation à trouver. »

Dans le deal, les jeunes courent des risques et en font prendre aux autres. Tout d’abord, ceux-ci appartiennent au registre judiciaire du fait de l’illégalité de l’activité : interpellations, mises en examen, jugements, incarcérations. Ensuite, ils touchent à l’intégrité physique : dommages corporels, homicides volontaires ou non ; ou nuisent à la santé mentale : stress, anxiété, peur de la violence des réseaux, culpabilité de « donner la mort », sentiment d’être pieds et poings liés du fait du système de la dette… Enfin, les risques peuvent être sociaux et adopter la forme de la déscolarisation et de la dégradation des relations familiales, de l’atteinte au vivre ensemble et à la tranquillité ou à la sécurité publiques, ou encore de dommages matériels et autres nuisances.

Dans ce cadre, le modèle dit de réduction des risques (RdR), qui a largement fait ses preuves dans le champ de l’usage des drogues, mériterait sans doute qu’on s’y arrête – même si des précautions doivent être prises – pour aborder de manière appropriée l’univers des petits trafics. En effet, son principe est d’estimer que, quelle que soit la situation, il y a toujours quelque chose à faire et que l’on peut limiter les risques sanitaires et sociaux en les diminuant progressivement quand il est trop difficile, ou illusoire, de parvenir à les supprimer d’un bloc. Pragmatique, cette approche ne renonce pas pour autant à l’idéal de l’abstinence concernant les usagers dépendants, mais tente de s’en approcher pas à pas. Il pourrait donc en être de même pour le deal. Un tel modèle permet surtout de travailler à améliorer la situation et d’avoir toujours une réponse à apporter.

Cette éthique d’intervention est en fait solidaire d’une représentation professionnelle d’un parcours des jeunes structuré en paliers.

La RdR, une éthique pragmatique pour avancer vers la sortie

« Il vaut mieux avoir un pied plutôt que les deux dans le trafic. Ils ont souvent les deux puis un, puis plus qu’un orteil et, parfois, plus rien… »

Concrètement, de même qu’en matière de réduction des risques liés à l’usage des drogues, on s’adresse à un consommateur en lui disant : « Si tu peux ne pas consommer, c’est mieux. Sinon, ne prends pas trop de risques et fais au moins cela », il devient possible de s’adresser à un jeune impliqué dans le trafic en lui disant : « Si tu peux ne pas dealer, c’est mieux, mais si tu deales, etc. ». Dans une telle perspective, des professionnels tentent aujourd’hui de conseiller à des jeunes de ne pas investir tout leur temps dans le trafic et de mener une autre activité en parallèle, fût-elle au noir – et donc à cheval entre le licite et l’illicite –, dans l’idée que cela peut leur offrir une expérience formatrice et constituer une ouverture sur le monde du travail. Pour d’autres, il s’agit d’obtenir des jeunes de ne plus désormais dealer les produits les plus nocifs pour la santé ou de ne plus exercer dans certains contextes tels qu’un lieu d’accueil dédié aux jeunes ou en présence d’une mère de famille avec ses enfants.

L’intervention vise également parfois à réduire la violence liée au trafic, notamment celle qu’exerce le plus fort sur le plus faible, en promouvant quelques grands principes d’humanité autour desquels un consensus est cherché. Par exemple, certains ont obtenu que les petits ne soient pas utilisés comme guetteurs. D’autres professionnels veillent enfin à réduire, une fois au bout du processus, les risques inhérents à la sortie du trafic de manière à ce que les jeunes « décélèrent » progressivement, et les accompagnent en interrogeant ces prises de risques. Dans l’économie de la rue, en effet, les jeunes subissent des climats de haute tension et pourraient se retrouver à décompenser brutalement. Les intervenants leur proposent notamment des alternatives légales pour combler le manque de sensations fortes et d’adrénaline, par exemple, des activités sportives ou d’Accrobranche.

Objectif du projet

Produire des connaissances sur le sens de l’implication des jeunes dans les trafics ainsi que rechercher des leviers de prévention et des modes d’accompagnement plus aidants pour les en sortir. Animés par Pierre Roche, sociologue au Centre d’études et de recherches sur les qualifi cations (CEREQ) à Marseille, et Pascale Jamoulle, anthropologue à l’Université de Mons (Belgique), ces ateliers s’inscrivaient dans la continuité de précédents travaux, lancés dès 2007

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