Rapport Reynaud : les nouveaux habits de l’idéologie médicale en matière de drogues

Cher Monsieur,

Elisabeth Avril, directrice du CSAPA – CAARUD Gaïa Paris, et moi-même vous écrivons pour vous demander de ne pas figurer dans la liste des experts rédacteurs du rapport, dont vous avez la charge.

Nous souhaitons vous exposer les raisons qui nous ont conduit à cette demande.

Au début de l’année, Jean-Pierre Couteron, président de la Fédération Addiction, nous avait proposé de participer à ce rapport. Depuis, nous n’avons reçu aucune nouvelle mise à part votre demande de relecture, une fois le travail effectué. Avant votre mail, nous ne savions d’ailleurs pas sur quel chapitre ou à quel niveau nous devions travailler ni qui en avait la charge. Ces conditions ne nous ont pas permis de nous investir comme nous l’aurions souhaité, ni d’investir l’AFR dont je suis présidente et dont Gaïa Paris est administrateur en tant que personne morale.

Nous reconnaissons que la rédaction de ce rapport est un chantier ardu dont la méthodologie ne peut être parfaite, d’autant plus dans le temps qui vous était imparti. Par ailleurs, nous avons conscience qu’il ne peut convenir à tous, connaissant les positions très variées existantes en France dans le domaine des drogues, la recherche d’un consensus en si peu de temps paraît bien optimiste.

Nous tenons à saluer certaines orientations du rapport comme la volonté affichée de sortir de la guerre à la drogue ou le rappel sur la politique de RDR qui  » ne peut être considérée comme la seule mise à disposition d’outils, et qui  » doit s’intégrer dans une stratégie plus globale de réduction des inégalités sociales de santé. Nous rejoignons également une bonne partie des propositions en matière de RDR, pour les plus signifiantes : RDR à développer sur Internet et notamment au niveau des réseaux sociaux, reconnaissance des salles ou espaces de consommation et des programmes d’accompagnement et/ou d’éducation aux risques liés à l’injection (même s’ils ne doivent pas se limiter au milieu urbain), développement de l’analyse de drogues (même si celle si doit se faire de manière beaucoup plus large que ne le laisse entrevoir le rapport), RDR en prison équivalente à celle en milieu ouvert, ouverture de la palette des traitements de substitution aux opiacés, etc.

Néanmoins, nous ne nous reconnaissons pas suffisamment dans la dynamique engagée et le nouveau paradigme présenté : primauté de la notion d’addiction et remplacement de la réduction des risques jugée comme favorisant les prises de position idéologiques, par la réduction des dommages.

Si la réduction des risques est efficace c’est parce qu’elle agit avant même l’apparition de dommages et parce qu’elle tient compte de la perception des risques de la personne. La RDR est tout autant évaluable que la réduction des dommages. Encore faut-il s’en donner les moyens et avoir une volonté politique forte pour la soutenir. Il est effectivement bien plus difficile d’évaluer l’apport d’un outil de RDR, outil de promotion de la santé, qu’un outil réduisant une conséquence sanitaire définie et définissable (réduction de la mortalité, des complications infectieuses, etc.). Les outils épidémiologiques se montrent alors limités pour évaluer ce type d’actions et les recherches qualitatives se révèlent bien mieux adaptées. Juste un exemple pour illustrer nos propos : si la reconnaissance présomptive de produits plus souvent appelée  » testing n’a pas été évaluée, malgré nos demandes, c’est par manque de courage politique. Comme le disait Valère Rogissart, alors responsable de la mission Rave Paris de Médecins du Monde,  » il n’existe pas de virus du teuffeur tazé. Nous n’irons pas jusqu’à le regretter mais il est bien dommageable que la notion de promotion de la santé définie selon la charte d’Ottawa ne se soit pas la référence de ce rapport. Même s’il est nécessaire de s’appuyer sur des éléments scientifiquement éprouvés, il paraît important de ne pas pour autant s’enfermer dans un dictat des sciences et de l’épidémiologie où les individus devraient se conformer à des normes et ne seraient perçus que comme des sujets à risque : risque de se contaminer, risque de devenir dépendant. C’est la RDR qui en perdrait son essence.

L’approche retenue apparaît donc principalement comme médicale, le  » cure semblant encore prendre le dessus du  » care. La consommation de produits psychoactifs reste principalement perçue comme un comportement pathologique et le DSMV, LA référence. Or on ne peut pas étudier la question des drogues qu’à travers un prisme de santé publique, même si des questions de santé se posent. Cela est réducteur. Il s’agit tout autant d’une question sociétale, sociale, culturelle et économique. Les récents événements de Sevran ou Marseille ne font que nous le rappeler. Tous les aspects de cette question doivent être travaillés, réfléchis dans une approche systémique. Les quelques allusions de ce rapport à une prise en compte sociétale de la question des drogues ne sont pas suffisantes et nous semblent inadaptées. La RDR a fait ses preuves et a obtenu des résultats extraordinaires (épidémie VIH, VHC) car elle est née de l’alliance des professionnels et des usagers, elle s’est co-construite. Ce sont des allers-retours permanents entre usagers et professionnels et la démarche communautaire qui ont permis à la RDR d’être ce qu’elle est, de répondre aux besoins de manière efficace. Le rapport actuel ne semble pas donner suffisamment de place aux usagers eux-mêmes, ni même à la société civile de manière plus générale. A ce sujet, nous ne pouvons que regretter qu’aucun représentant issu des démarches communautaires ou de l’autosupport ne soit dans le comité de pilotage. Si l’institutionnalisation de la RDR, la création des CAARUD et l’intégration des missions RDR dans les CSAPA est une chance et une réelle reconnaissance permettant la structuration de la RDR et une partie de sa pérennisation, elle ne doit pas nous faire oublier ses fondements : la RDR doit rester avant tout une démarche citoyenne. Or les personnes concernées sont le plus souvent appelées patients, sont réduites à la place de soignés face aux soignants et sont même parfois nommées victimes. L’approche médicale retenue ne permet pas de donner une réelle place d’acteur aux personnes. Ces dernières ne doivent pas être au centre du dispositif mais faire partie intégrante du cercle du dispositif au même titre que les professionnels et les personnes engagées dans la RDR autour de la question des drogues. Cette différence de vision est fondamentale.

Comme le précise le rapport :  » On est passé d’une conception qui mettait en avant le produit, à une conception qui met en avant le comportement de consommation et le contexte dans lequel il se déroule mais pourquoi alors organiser les stratégies selon les produits ? Cela semble pour le moins inadapté et paradoxal. D’autant plus qu’aujourd’hui, les consommations relèvent davantage de polyconsommations. La structure du rapport apparaît ainsi bien loin des réalités de terrain.

Les bénéfices individuels de l’usage de drogues sont évoqués mais de manière insuffisante. Il est à rappeler que la majorité des consommateurs ne connait pas de situation problématique et qu’ils ne vont pas dans les CAARUD ou les CSAPA qui accueillent, pour beaucoup, des personnes en situation de précarité. Précarité et usage de drogues ne doivent pas être confondus même s’il est vrai que vivre en situation précaire rend la gestion d’une consommation beaucoup difficile. Le rapport précise que  » la consommation de ces produits psychoactifs est une des principales causes de souffrances sociales, de violence et de délinquance en France et qu’il faut prendre en compte les  » coûts légaux associés à la violence et aux comportements antisociaux qu’entraine aussi la consommation de ces produits. Il me semble que l’interprétation est faite à l’envers. La France ne peut pas rester dans un monde parallèle isolée de la scène internationale. Quel que soit le pays, la guerre aux drogués a des conséquences désastreuses sur la santé des personnes concernées, elle est discriminatoire envers les personnes les plus en difficulté et souvent en situation de précarité, sans pour autant avoir un impact sur la criminalité, les réseaux de trafic organisé et la violence qui ne cesse de croitre. C’est bien la prohibition qui renforce la violence et aggrave les situations d’exclusion et non l’usage de drogues en tant que tel.

Le rapport fait certes référence dans certains paragraphes aux réflexions engagées au niveau international sur la nécessité de sortir de la guerre à la drogue. Mais les rédacteurs ne s’aventurent pas plus loin sur la question. D’ailleurs, si cette guerre est remise en cause, la dépénalisation de l’usage n’est absolument pas envisagée. Comment sortir de la guerre à la drogue, si ses principaux outils ne sont pas remis en cause ? Il me semble que la réponse se trouve dans la conviction persistante que l’usage de drogues reste un comportement déviant, punissable, que l’on doit éviter à tout prix.

Nous devons apprendre à vivre avec les drogues plutôt que de perpétuellement lutter contre. Le concept de réduction des risques devrait ainsi être appliqué à tous les aspects de la politique des drogues et pas uniquement dans le domaine de la santé. Investir sur des mesures efficaces permettrait de mieux gérer les dépenses en matière de politique des drogues.

Nous vous invitons à lire les trois rapports de la Global Commission on Drug Policy dont la France devrait davantage tenir compte :

Nous restons à votre disposition si vous le souhaitez et vous prions de recevoir nos plus respectueuses salutations.

Marie DEBRUS
Présidente de l’AFR
Coordinatrice du programme ERLI de Médecins du Monde

Elisabeth AVRIL
Directrice du CSAPA-CAARUD Gaïa Paris

Date première publication :
16/07/2013

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